Je ne sais pas si c'est la sorcière en moi qui, en vieillissant, s'éloigne toujours plus des usages ou du monde, mais il se trouve qu'il y a de plus en plus de fluidité dans ma tête concernant la notion d'amour.

Je hais l'expression "il/elle t'aime à sa façon", d'ailleurs, qui sonne à mes oreilles comme une forme de jugement qualitatif sur une échelle quantifiable et universellement partagée.

Déjà que les mots sont une convention et que leur définition est parfois diversement comprise, s’il y a une façon universelle et d’autres, individuelles ; si on se met à les comparer entre elles, on n'a pas le cul sorti des ronces.

Quand je parle de fluidité, c'est le passage d'un sentiment à un autre que j'évoque.

Si ce sont mes enfants, c'est un amour maternel, c'est le plus puissant, celui qui a le moins de limites, celui que j'aimerais penser absolument inconditionnel, celui qui, avant même celui que j'ai pour la famille proche (du cœur), me fait faire les plus grosses concessions.

S'il n'y a pas de lien familial, alors selon qu'il y a attirance réciproque et passage à l'acte ou pas, qu'on mélange nos peaux ou qu'on s'abstienne par manque d'envie, circonstances ou mauvais timing, ou genre, on navigue entre des choses qu'on va étiqueter amour romantique et amitié.

Mais dans mon coeur, c'est de l'amour, dans toute l'étendue de sa palette, un sentiment que je donne, offre, gratuitement, sans but quantifiable, qui se manifeste par une qualité d'attention à l'autre qui n'est pas la même que pour tout le monde (et d'assez loin). Et même si on ne récolte qu'indifférence, ça reste de l'amour. L'amour n'est pas la réponse de l'autre, c'est ce qui se passe en nous.

Evidemment, ça donne du pouvoir à ceux qui le reçoivent, celui de me blesser plus que d'autres. On n'est jamais aussi durement touché que par celles et ceux qui comptent. Certains le savent et font attention. D'autres prennent et se regardent le nombril.

Enfin pour le moment, je ne ressens rien, ou plutôt, je ressens avec ma tête, un état que je déteste mais dont je connais la nécessité. L'anesthésie de la blessure, le temps pendant lequel la poussière soulevée par une déflagration retombe au sol.

Il fut un temps de plus jeune sorcière où je brûlais tout, dans ces moments. Surtout moi, au final.

Je vois très bien d'où (de qui) ça me vient, c'est de la blessure d'ego qui se transforme en violence.

Je ne veux plus ça, pas pour moi. Alors je laisse la poussière retomber, oui. Je m'interroge sur ce qui est bénéfique ou non, froidement. Je me donne le temps de ne pas savoir quoi penser. J'essaie de retrouver un souffle apaisé, une justesse dans ce que j'exprime. La façon dont ce sera compris n'est pas entièrement mon affaire ; je reste là, curieuse, ouverte, mais toutes les routes possibles ne relèvent pas de mon contrôle.

Je n'aime pas beaucoup ne pas ressentir avec le cœur, avec la peau, seulement avec la tête. Mais je vois très bien à quoi ça sert.

Alors que ce chemin se fasse, quel que soit le temps qu'il dure.