Je dis assez de mal des mecs pour, à l'occasion, rendre hommage à ceux qui se conduisent comme de très chouettes humains. Allons-y.

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Samedi matin, au marché

Il y a des jeunes vendeurs chez presque tous les marchands. Étudiants payés au noir qui viennent gagner un peu d'argent de poche, matinaux forcés, courageux gamins. Et, de loin en loin, un ou une avec qui un contact particulier s'installe, un cran plus loin que la simple transaction commerciale, la joie particulière d'un micro-échange. Quelques minutes dans une semaine.

Depuis quelques mois il y a, chez le volailler-fournisseur de certains de nos repas, un jeune gars, encore plein de douceur d'enfance, pas encore homme fait, mais plus du tout un adolescent non plus. Il est beau comme un cœur et gentil, d'une vraie gentillesse. Il ne le sait pas encore, mais c'est un jeune sorcier, il vise juste sans effort. C'est souvent leur point commun, à mes mômes du marché. La sorcellerie. Il a bien choisi son futur métier, d'ailleurs, ça l'aidera, de lire aussi bien les gens.

À la faveur d'un charme mi-éhonté, mi enfantin, surtout sans trop de mal, il m'a arraché un tutoiement qui me distingue parmi "ses" clients. Il se débrouille souvent pour être celui qui me sert, refait les paquets de ses collègues quand c'est un autre qui pique sa place. Et scrute ma mine scrupuleusement depuis qu'à la question "ça va ?" je me suis mise à pleurer il y a quelques semaines - ou mois.

"Ça va ?", me demande-t-il donc samedi. Avec mes nuits toujours trop courtes, le poids de la semaine et de la vie, la tête occupée par mille pensées - dont ce que je veux lui acheter, je lui réponds un "ça va !", énergique, je crois, convaincant. Ou pas.

"Je ne te crois pas. Tu as du triste dans l'œil." (Comment voit-il, ce petit gars qui ne connaît presque rien, le triste dans l'œil des vieilles dames qui font bien semblant ?)

"Mais si, ça va, ça ira". Il prend son pire air de mafieux pour me dire : "C'est un mec ?". Mais oui, mais non, c'est aussi le boulot, des soucis, de la fatigue accumulée, le chrono dans la tête en permanence, le boulot. "Non, ce n'est pas du triste de boulot, que je vois dans ton œil".

Je ris alors et lui rétorque que si ça se trouve, c'est une stratégie pour me faire consoler par les jeunes hommes du marché. Il rit en retour et me dit : "Moi, je ne pourrais pas passer à côté d'une femme qui arrive à me faire rire même quand elle est triste."

Chaton. Si tu savais tout ce que tu vas prendre, tout ce que tu vas louper. Je me demande combien de cœurs déçus il traîne à la remorque.

Samedi, il n'a pas eu de chance et son collègue s'impatiente : "Et avec le poulet il vous faut autre chose ?"

C'est joli, l'empathie, chez les garçons qui la laissent exister.

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Lundi, au bureau

Je croise avec assiduité mon prétendant de bureau, déjà de passage à Paris la semaine dernière (mais occupé à cornaquer une jeune recrue et à naviguer de réunion en réunion). Hier matin il était là encore et débarque devant mon bureau d'un air ravi de la surprise. Je me lève, l'embrasse et rigole, "il faut que j'arrête de te faire fête comme un jeune labrador". Et c'est vrai que je lui saute au cou et me serre un peu contre lui, parce que je l'aime vraiment bien, parce qu'on se voit peu, parce que son grand corps solide et vaste ne m'oblige pas à faire attention à ne pas l'écraser ou l'envoyer valdinguer. "Surtout pas".

On a beaucoup (BEAUCOUP) parlé boulot. Comme je l'ai dit plus haut, c'est compliqué. Ça l'est depuis longtemps mais particulièrement en ce moment. On a échangé vite fait des nouvelles, de lui, de sa mère, de la mienne, de nos enfants. Il me frotte le bras en faisant bien attention de s'arrêter, comme un galant homme, à la frontière de mon pull (c'est un pull qui tend à tomber de mon épaule, n'allez pas imaginer des choses)[1].

Par un hasard de nos agendas on est repartis ensemble. "Tu as toujours le cœur brisé, ma grande ?". Toujours. "J'en ai fait mon signe astrologique, même". Et il s'est mis à grommeler comme le grand Viking bourru qu'il est, Je l'ai fait répéter et j'ai fini par capter. "Moi, si j'étais à sa place, si j'avais l'impression qu'il y a juste un peu d'amour pour moi dans ton regard, je t'attraperais et je ne te laisserais plus partir." "Il a été on ne peut plus brutalement clair sur le sujet, c'est une envie que vous ne partagez pas".

En réalité, s'il a régulièrement ouvert des portes verbalement, jamais au grand jamais il n'a eu le moindre geste déplacé envers moi. Je le lui dis. "Tu ne m'aurais pas laissé faire". "Une minute ou deux, peut-être, comme prime à la ténacité ?". À son tour de rire. Il m'accuse de cruauté.

Parfois je me dis que je suis con comme les pieds, ce mec, ça fait des années qu'il n'attend qu'un geste, qu'il me traiterait bien, qu'en plus il habite un peu loin, juste pile comme il faut pour aller prendre l'air un week-end sur deux, mais pas pour se faire envahir dans le quotidien. Je pourrais laisser faire, profiter, me faire traiter comme une princesse, d'autant que j'ai le diable au corps[2] et pas envie de tristes plans culs (ni de joyeux d'ailleurs), en ce moment. Pratique, deux en un. Peut-être que l'amour viendrait, non ?

(Non.)

Ça faisait un moment qu'on se parlait devant sa station de métro, il avait un train à attraper, alors on s'est salués, il m'a à nouveau frotté le bras, longuement. "Fais gaffe à toi".

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C'est doux amer, les mecs consolants.

Ça vous dit des choses qui font du bien à l'égo. Ça étale du baume sur les plaies encore vives. Et le geste consolant se fait aussi rappel qu'elles existent, s'il fallait s'en rappeler.

Mais c'est quand même chouette de les avoir dans ma vie.

Mon immeuble, une barre de banlieue, à la tombée du jour.
Derrière chaque fenêtre, allumée ou pas encore, des consolants, des consolés, des drames et des joies, des vies difficiles, de la joie pure et des larmes. Des histoires. Et peut-être même des gens authentiquement heureux. J'y pense à chaque fois que je photographie des fenêtres lumineuses., janv. 2026

Notes

[1] Et ça m'a serré le coeur de penser à une toute autre main qui s'est souvent posée sur mon bras et ne le fait plus. Sans doute que je suis devenue radioactive, un jour, à mon insu. Et c'est con, parce que cette main, je n'en faisais pas une promesse ou un rendez-vous, mais j'aimais qu'elle vienne mélanger deux secondes sa chaleur à la mienne.

[2] Ou le feu au cul, ça dépend de votre degré de politesse pour décrire ce moment où votre corps vous hurle qu'il est vivant et pas tenté par la mise en retraite anticipée.