C'est Orpheus qui, en racontant comment il meuble les longs récits de son homme en chantant ABBA dans sa tête, donne corps à un mème qui vit dans la mienne.
Il se trouve qu'il est assez facile de m'émouvoir, de me toucher par les mots. Enfin pas si facile, encore faut-il savoir les manier et me comprendre assez pour savoir quoi viser avec, mais tout de même, je vois bien ce talon d'Achille. Et c'est ainsi que de nombreuses fois dans ma vie j'ai été confrontée à un type de mec qui semble être le mien : l'homme qui murmure à l'oreille des meufs. Enfin, des autres meufs, je ne sais pas, mais des miennes en tout cas.
Or, il se trouve que si je connais les limites des mots, j'en connais aussi le sens et le poids. C'est même exactement la raison pour laquelle je ne dis ou n'écris pas de mots que je ne pourrais pas assumer, si on me demandait de le faire.
J'ai appris, avec le temps et les gadins, que cette façon d'envisager les choses était loin d'être universellement partagée et que le mec qui murmure à mon oreille est, généralement, également porté sur la négation. Les mots se retournent contre moi, se vident de leur signification, c'est moi qui ai mal compris et jamais, au grand jamais la moindre ambiguïté ne s'est glissée dans leurs lettres, emails, messages, je vous le jure monsieur le juge. Le tout avec mépris, condescendance, air supérieur ou tombé de la lune, comme si j'étais folle ou débile.
Si j'assemblais au pied levé un petit panel représentatif, il est fort à parier que je ne serais pourtant pas la seule à comprendre de travers.
Pour autant, j'ai appris, à la dure, à renoncer d'attendre de la part des HQMAMO[1] la moindre honnêteté sur le sujet. Je crois qu'ils arrivent même à se convaincre eux-mêmes de leur innocence. Au moins par intermittence.
Jamais, pas une fois, l'un ou l'autre ne m'a dit : "Je joue avec toi sur un terrain interdit et c'est tout ce que je peux t'offrir" ou "Je sais que j'ai flouté les lignes quand ça m'arrangeait" ou quoi que ce soit qui pourrait laisser entendre qu'ils savent.
Dans la vraie vie, ça donne plutôt : "Il y a un couple mais il n'y a pas de couple"[2].
Il y a très longtemps de ça, un copain à moi est tombé fou amoureux d'une copine à moi. Petit hic, il était fiancé à une autre charmante jeune femme, qu'il aimait également. Il écrivait des lettres magnifiques, jamais complètement déclaratives mais jamais complètement neutres non plus, à ma copine (il portait en plus le même nom qu'un écrivain algérien, quelle prédestination). Qu'il me remettait pour que je les garde. Qu'il décide ou non de les donner lui appartenait, moi, j'étais la gardienne, des lettres et du secret. Et comme le secret était très lourd pour lui et que j'étais la seule personne à qui il pouvait parler sans trop de risques, on en a parlé des heures, de ses amours, de ses lettres. Parfois désespéré, il se disait que c'était des mots, seulement des mots, qu'il ne faisait rien de mal. Parfois plus pur que le plus saint des saints, il se raidissait et me disait de sa voix étonnamment grave pour un corps si svelte : "Non, non, on va les jeter, c'est mal".
Moi ? J'étais déjà qui je suis. Je me disais que la vie lui était bien difficile.
Un jour, au bord de me demander de donner ces lettres, il m'a demandé mon avis. J'ai hésité longtemps, lui ai dit qu'il n'aimerait pas la réponse. Et j'ai fini par lui dire que s'il était vraiment, sincèrement persuadé que s'il faisait lire ces lettres à sa fiancée sans le moindre doute qu'elle y trouve quoi que ce soit à redire, OU qu'il était prêt à vivre les conséquences, alors on les donnait[3].
On les a brûlées ce soir-là, ces lettres, et puis on a bu beaucoup. On a béni et maudit l'amour, lui qui en avait trop, moi pas assez.
Je suis partie loin de mon point de départ (mais ça m'a fait un tendre plaisir de repenser à lui, tiens.)
Bref.
J'aimerais pouvoir trembler, m'élever, à recevoir des mots.
Puis activer mon mème. Même époque, genre différent, moi c'est Dalida, dans ma tête, qui chante : Paroles, paroles, paroles.
J'aimerais qu'une fois ces mots savourés ils retrouvent une place bien sage de pensées inabouties, envies inassumables, sans que je doive bosser d'arrache-pied pour les y remettre.
Pour le moment j'arrive à faire ça : Dalida chante dans ma tête, amère et magnifique.
Je me dis que les mots c'est beau, mais que seusl les actes leur donnent un sens. Que je tremblerai encore, fort, sous l'émotion, bouleversée, mais que je ne tomberai plus à genoux. Il faudra venir me chercher et être convaincant, encore, pour que j'y croie. Pensée magique, un peu, mais c'est tout le bouclier que j'arrive à mobiliser, à ce stade.
Peut-être qu'un jour il me suffira d'écouter Dalida chanter. Je toiserai les mots d'un regard amer et moqueur, j'enverrai les miens danser, s'entremêler avec eux dans une danse parfaitement indifférente à la réalité.
On n'y est pas encore.
Et puis j'ai jamais pu encaisser Alain Delon.

Notes
[1] Hommes qui murmurent à mon oreille, c'est long, abrégeons.
[2] Award de la réaction la plus WTF de ma déjà longue existence. Je me demande si cette phrase n'a pas été détrônée, depuis, mais par d'autres tellement plus belles, je n'ai pas envie de les moquer, je les contemple en disant : si seulement c'était complètement vrai.
[3] En écrivant ça je me dis que je pourrais me faire un pognon de malade en créant une app "CheckUrText". Tu soumets ton message et la sagesse populaire, ou alors une bête IA, tant qu'à vendre son âme au diable, te dit : "c'est ok, tu peux envoyer" ou bien "Toi, tu vas avoir des problèmes". Non ? Franchement. Riche et bienfaitrice de la sororité. Je m'y vois déjà !

Ouais, les mots ont une importance capitale et les utiliser pour ne pas passer aux actes ensuite mérite les pires sévices.
Ah oui, Dalida est un très bon choix de couverture sonore, elle est un peu une ABBA francophone d’ailleurs, non ? Avec oui, une profonde mélancolie dans les interlignes… (et cette chanson est pertinente pour la situation, en plus d’être l’exemple même qu’un homme en général, et Delon en particulier, peut tout gâcher)
(Sinon, je n’ai peut-être pas été clair, je ne recouvre que les monologues sans intérêt… tout ce qui a rapport aux sentiments est précieusement stocké pour pouvoir être décortiqué ensuite…)
Bien sûr, c'est un type de situation que je connais (tu peux m'ajouter à ton panel).
J'étais dans le camp de l'autoflagellation sur l'air de “Tu t'es raconté des histoires, pauvre sotte immature”. Jusqu'au jour où ma psychanalyste m'a dit que l'état amoureux ne résiste pas au fil du temps s'il n'y a pas de répondant, conscient ou inconscient de la part de l'autre (dans le contexte d'une relation réelle, pas de fans amoureux de célébrité ou autres sens uniques d'échanges verbaux ou écrits).
Ça m'a fait du bien.
Orpheus "les utiliser pour ne pas passer aux actes ensuite mérite les pires sévices." ==> j'ai PLEIN d'idées !
Pour le reste, j'avais bien compris, surtout que : que serait la vie sans décortiquer les mots d'amour, hein ?? :D
Kozlika sainte femme cette psychanalyste. J'ai réussi à arrêter de me flageller, aussi, il y a des jours où c'est facile et d'autres où je dois salement croiser le fer avec ma Bavarde. Mais putain, quoi.